1. Soumission ou liberté

Il existe un document on ne peut plus officiel qui peut servir de point de départ pour tenter de comprendre en quoi l’Islam s’oppose à l’Occident. Il s’agit de la Déclaration islamique des Droits de l’Homme. Il a été élaboré lors d’une conférence internationale et signé en 1990 par les représentants de 57 États, soit plus de 24 % de la population mondiale.
L’article 1-a) se lit comme suit :
Tous les êtres humains forment une famille dont les membres sont unis par leur soumission à Dieu, et par le fait qu’ils descendent d’Adam. Tous les hommes sont égaux dans la dignité humaine, dans l’accomplissement des devoirs et des responsabilités, sans aucune discrimination de race, de couleur, de langue, de sexe, de religion, d’appartenance politique, de statut social ou de toute autre considération.
L’essentiel est là, aussi bien les éléments de convergence que de divergence avec la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, pilotée par l’Occident en 1948. On retrouve l’unité de l’humanité, en tant qu’espèce ayant une origine unique et en tant qu’entité de nature sociale, on affirme l’égalité de tous les humains et on rejette tout motif de discrimination.
Les éléments de divergence sautent aussi aux yeux. C’est la famille qui est le concept de sociabilité primordial. La soumission à Dieu n’est pas une invocation abstraite comme dans nos Constitutions mais un principe actif de l’ordre social. Le caractère patriarcal de la société est marqué par la descendance reconnue seulement au père Adam. Enfin, les droits humains sont associés à des devoirs et des responsabilités, pas à des libertés.
En simplifiant beaucoup, on pourrait dire que l’Islam se réclame de la soumission tandis que l’Occident affirme la liberté des individus, ce qui semble confirmer nos perceptions ou nos préjugés. En y regardant de plus près, l’opposition est cependant moins radicale qu’on pourrait le croire. Pour y voir plus clair, il faut aller au delà des images idéalisées que se donnent l’Islam et l’Occident et comparer aussi les réalités vécues dans ces deux univers.
Dans nos représentations, nous sommes des individus libres et possédant des droits. Pour nous, la liberté est affirmée et célébrée, elle correspond à notre réalité vécue consciemment et elle est confirmée par l’étendue des choix qui nous sont laissés, le plus souvent en matière de consommation mais aussi dans nos choix de carrière, de partenaires de vie ou d’aventures, dans nos loisirs, etc.
Tout cela est bien beau mais dans la vie réelle, il en va tout autrement. Aucune société ne peut fonctionner sans un ordre social. Alors pour encadrer nos libertés individuelles, nous avons accumulé des montagnes de lois, de normes ou de règlements et mis en place des armées de fonctionnaires et de policiers pour les faire appliquer. Qu’on pense seulement aux formulaires d’impôt, aux normes sanitaires ou de sécurité, aux contrats d’assurances, aux conventions collectives ou aux innombrables règlements municipaux. La liberté est un luxe qui implique aussi la capacité de financer les institutions qui la contrôlent.
Dans le monde islamique, mis à part les régimes extrémistes des Talibans ou de l’État islamique, le principe même d’un ordre social fondé sur les lois divines implique un recours bien plus important que chez nous à des normes sociales intériorisées et sanctionnées par l’entourage immédiat. C’est un peu comme dans un village québécois d’autrefois, où nous étions plus soumis à la famille et à l’Église mais beaucoup moins contrôlés par des milliers de règlements. Une fois établi, un tel système peut fonctionner très bien et à un bien coût de beaucoup inférieur, pas seulement en termes financiers.
Pour nous, toute idée de soumission volontaire est aussi intolérable que l’esclavage mais il faut admettre qu’on ne peut pas mesurer le poids réel des contraintes externes ou intériorisées dans la société islamique et le comparer à notre propre vécu parce qu’il y a toujours une importante composante de subjectivité.
Au delà du rapport entre contraintes et libertés, se pose aussi la question du fondement transcendant du système islamique, soit la parole révélée d’Allah. Mais dans notre système capitaliste, où c’est en fin de compte l’Argent qui mène le monde à partir d’institutions et de mécanismes qui restent totalement invisibles aux yeux des citoyens, on pourrait considérer que cette autorité ultime revêt pratiquement un caractère transcendant et que nous nous y soumettons tout autant.
Est-ce que le fait de vénérer « la liberté » ou « la démocratie » depuis deux siècles nous a empêchés de remplacer les nobles par des milliardaires, l’Église par les Banques et la parole de Dieu par les dictats de la Bourse? Ne sommes-nous pas tout aussi soumis, et sans la moindre protestation, aux agences de cotation, aux banques qui contrôlent la dette publique ou aux multinationales qui ont établi leurs paradis fiscaux et qui disposent de pouvoirs supérieurs à ceux de bien de États ?
Nous acceptons ce pouvoir anonyme qui est encore plus dictatorial que la parole du Prophète parce qu’il ne laisse même pas de marge à interprétation. Il faut simplement obéir. Des pays entiers, comme la Grèce et bien d’autres, sont forcés de se mettre à genoux et leur seul droit est de rechigner.
Nos valeurs, nos mythes, tout ce qui nous tient lieu de religion nous pousse à croire qu’il vaut mieux nous soumettre au pouvoir des banquiers plutôt qu’à celui des ayatollahs mais on admettra que c’est plus facile dans une société comme la nôtre, une société riche de ce genre de pouvoir-là et entretenant depuis longtemps des rapports de domination sur le reste de la planète. On oublie que le régime des libertés individuelles affirmées dans notre régime « libéral » est d’abord la culture de la classe dominante de la société mondialisée.
L’Islam et l’Occident ont élaboré leurs cultures au fil d’une rivalité qui s’étend sur plusieurs siècles, surtout si on ajoute l’ère chrétienne qui a précédé la formation de l’Occident. Il est normal que nos perceptions soient antagonistes. Nous réagissons à des images que nos projecteurs mettent en lumière mais on oublie que nos Lumières ont aussi pour effet de créer de l’ombre sur des pans entiers de la réalité. Nous croyons fermement que l’Islam est irrationnel, parce que fondé sur un principe transcendant qui est affirmé comme tel, mais en réalité, quand une part importante des décisions de ventes ou d’achats boursiers sont prises par des algorithmes, peut-être ne sommes pas si loin de la transcendance.
2. Rationalité et irrationalité

La principale différence entre l’Islam et l’Occident est que l’un célèbre la liberté des individus alors que l’autre préconise plutôt la soumission à la parole d’Allah et au bien-être de la communauté.
Si, dans le monde islamique, la soumission est affirmée et respectée, elle est perçue par l’Occident comme étant de nature religieuse ou irrationnelle, parce que contraire aux principes des libertés individuelles. Mais vus de notre univers culturel, les choix et les comportements des Autres nous sont toujours apparus comme irrationnels, à tel point que la rationalité est devenue notre définition de nous mêmes.
Par exemple, dans une entrevue avec Stéphane Baillargeon après les attentats de Charlie Hebdo, Catherine Saoutier parle de « la rationalité dont est si fier l’Occident et qui est tellement détestée par les extrémistes religieux ».
Cette définition de Nous par la rationalité et des Autres par l’irrationalité ne semble avoir aucune limite. Ainsi le philosophe Georges Leroux a déplore qu’Adil Charkaoui rejette « l’intervention de la raison dans tout ce qui concerne la doctrine religieuse » (Faut-il interdire les prédicateurs musulmans?, Le Devoir, 6 mars 2015). On peut se demander si et comment une religion pourrait être élaborée sur la base de raisonnements rationnels, au même titre que la science?
Il faudrait aussi se demander quelles sont les limites de « la raison ». Est-ce que le Hockey, le Heavy Metal ou la danse en ligne seraient aussi plus rationnels que leurs équivalents du monde islamique ?
Le problème, c’est que la rationalité n’est jamais définie, si ce n’est comme une propriété intrinsèque et supposément évidente de la culture occidentale, tout comme les productions des autres cultures seraient par essence irrationnelles parce qu’elles nous apparaissent ainsi.
Cette prétention découle de l’une de nos croyances fondatrices, celle voulant que l’Occident, au siècle des Lumières, aurait subi une mutation culturelle qui aurait eu des effets quasi génétiques sur nos cerveaux, de façon à assurer la domination de la pensée rationnelle sur toute autre forme d’activité mentale impliquant l’intrusion des émotions ou des pulsions inconscientes.
On n’a jamais cherché à expliquer pourquoi cette mutation se serait produite justement à cet endroit du monde et à ce moment de l’histoire. Je suggère que ce n’est peut-être pas l’effet du hasard si, à ce moment, l’Occident venait d’assurer sa domination sur une grande partie de la planète et sentait le besoin de se redéfinir en opposition à toutes les autres cultures. C’est l’individualisme et le sentiment intime d’avoir raison qui sera le socle de cette nouvelle identité de la méga-classe sociale occidentale, placée en position de domination sur presque tout le reste du monde.
Si l’univers islamique nous semble aussi irrationnel, il est probable qu’il en va de même dans les perceptions que les gens du monde islamique peuvent avoir de nous. Un jour, il y a quelques années, j’ai cru en déceler un échantillon significatif dans les propos d’un citoyen iranien interrogé par un journaliste occidental à propos des manifestants étudiants qui réclamaient plus de démocratie. Cet homme disait : « Ils veulent être libres. Ils veulent être comme des animaux. » Pour lui, la liberté individuelle représentait une vie de coyotes ou de jaguars plutôt qu’une vie sociale civilisée impliquant la soumission à un ordre social conçu pour le bien-être de la communauté.
On peut imaginer que son choix de société lui paraissait tout à fait sensé ou même rationnel
et que c’est l’image du monde occidental qui lui apparaissait comme irrationnelle, absurde et arriérée, jusqu’à un stade évolutif pré-humain. Il pouvait aussi être scandalisé en apprenant à la télévision que les mères occidentales abandonnent leurs jeunes enfants aux soins d’employés de garderie et leurs vieux parents au personnel des hospices pour vieillards, que les jeunes consomment des drogues, du sexe et de l’alcool plutôt que d’aider leurs parents, etc. Ce sont là des images choisies, mais elles ne sont pas moins réelles que les images choisies que nos médias nous ramènent du monde islamique.
L’Occident a mené les deux guerres mondiales du XXe siècle qui sont, de loin, les évènements les plus dramatiques et les plus absurdes dans l’histoire de l’humanité. Comment peut-il sérieusement prétendre être le champion mondial de la rationalité? Plus récemment, les États-Unis ont attaqué l’Irak sous un prétexte totalement fallacieux, ils ont englouti plus de 3000 milliards de dollarsdans ce conflit qui a dévasté et déstabilisé à long terme tous les pays de la région, et tout ça pour quels bénéfices? Si la rationalité (économique) se mesure dans le rapport coûts/bénéfices, la démonstration n’a pas été faite ici, sauf dans l’esprit des vendeurs de canons.
Quant à la rationalité des individus, les super-riches prétendront qu’il leur en a fallu beaucoup pour amasser leurs fortunes mais comment soutenir que leur comportement est rationnel quand ils sont prêts à ruiner des pays entiers pour le plaisir d’acquérir un troisième jet privé ou de contempler un zéro de plus dans leur bilan?
La question de la rationalité ou de l’irrationalité ne concerne pas seulement la différence entre les cultures occidentale et islamique, mais entre tous les humains et toutes les cultures. Ces différences sont multiples et profondes mais elles restent culturelles et ne touchent pas la neurologie du cerveau. La rationalité et l’irrationalité sont indissolublement fusionnées chez tous les humains parce que leur cerveau fonctionne de la même manière, comme celui de n’importe quelle autre espèce.
Prétendre que l’Occident détiendrait le monopole de la rationalité depuis le Siècle des Lumières, c’est justement répéter l’énoncé d’une croyance propre à une culture particulière, la nôtre, soit exactement le genre d’irrationalité que nous reprochons à l’Islam et aux autres cultures.